IL Y A 7 COURAGEUX EN AQUILONIA !
L'auberge se vidait doucement, il était tard. Bientôt, il ne restait plus que quelques rares clients. Un petit homme au grand nez et aux cheveux rares savourait sa trentième bière. Un peu plus loin, un homme seul, la trentaine, vêtu de noir, les cheveux rasés observait avec attention un dé rouge qu'il tenait dans sa main.
- Dis donc mon gars c'est un dé spécial ou quoi ? demanda le buveur.
- On peut le dire oui....
Le petit homme se leva et d'un pas chancelant vint s'asseoir face à l'homme en noir.
- Je m'appelle Gruge et toi ?
- Tu ne sais vraiment pas qui je suis ? répondit l'homme en noir.
Gruge l'observa longuement et sourit.
- Sainte cloche ! Le bourreau ! Mais qu'est ce que tu fais avec ce dé ?
- Demain il y a une exécution à Montpran et j'hésite sur la méthode que je vais utiliser, alors je tire au dé.
- C'est pas vrai ? ...Ah, oui, les assassins de ce pauvre diamantaire. Les salauds ils ne l'ont pas raté...Alors, dis-moi, le un, par exemple c'est quoi ? demanda Gruge qui regardait le dé avec avidité.
- Tu sais normalement je ne parle pas de tout ça avec les gens.
- Mais ça m'intéresse, allez dis-moi !
Henker soupira. Lui qui se disait qu'enfin il était débarrassé d'un curieux maladif quand Guillot était parti se coucher ! Gruge le remplaçait haut la main. Le bourreau montra la face « un ».
- D'accord...Bon, le un c'est la hache expliqua-t-il.
- C'est classique, « couic » et on n'en parle plus ! Pas le temps de souffrir.
- Exactement, c'est rapide et efficace.
Il plaça le dé sur la face « deux ».
- Le deux c'est l'écartèlement
- Sanglant comme truc, en plus il faut des chevaux bien dressés. Trop de boyaux pour moi.
Le bourreau acquiesça, finalement il trouvait le bonhomme très sympathique et amusant. Pour la première fois de puis longtemps, quelqu'un ne le regardait pas avec peur ou pire, avec dégoût. Il avait choisi ce métier pour une raison bien précise mais la solitude lui pesait. En se projetant dans le futur, il ne voyait pas d'amélioration. Quant à trouver une compagne, cela lui semblait utopique. S'il lui était déjà arrivé d'approcher quelques femmes, celles-ci avaient fuit dés qu'elles l'avaient reconnu ou dés qu'il leur avait avoué sa sinistre profession. Depuis quelques semaines, il y avait bien ce rêve étrange mais... Henker continua :
- Le trois c'est la pendaison.
- Pour toi ça doit être fastidieux. Il faut monter l'échafaud et ça prend toute la nuit, il faut un tas de clous... d'un autre coté c'est moins sanglant. Mais se balancer au bout d'une corde, on a l'air con !
Le petit homme se leva, alla commander une bière au bar puis revint avec sa consommation.
- Alors on en était où ? Ah oui, le quatre.
Henker était troublé par cette rencontre. Alors avant de continuer son exposé, il demanda à Gruge :
- Et toi, Gruge, tu fais quoi dans la vie ?
- Hé bien il y a quelques années, j'étais pisteur dans l'armée. Un sacré éclaireur crois-moi ! Quand le borgne a tué notre bon roi, j'ai démissionné. Maintenant, je vais chercher des essences rares en forêt et ensuite je le vends aux apothicaires. C'est moins dangereux que l'armée et ça paye pas trop mal !
- Marié ?
- Sûrement pas, j'aime trop ma liberté ! (Il baissa la voix) Ceci dit, j'avoue volontiers qu'il y a quelques donzelles qui m'attendent par-ci par-là, hé, hé ! Mais assez parlé de moi, et ce quatre alors ?
- Le quatre c'est l'étranglement, là aussi peu de matériel, un poteau un fil de fer et le tour est joué.
- Ouais, j'aime bien, c'est chouette !
- Le cinq c'est la roue, on frappe le condamné avec une barre de fer jusqu'à ce qu'il meure.
- Fractures ouvertes et compagnie quoi ! soupira Gruge en faisant une grimace. Pour toi ça doit être fatigant... Et le six ?
- C'est le bûcher, un grand classique également.
- Spectaculaire mais attention aux odeurs. Je n'aimerais surtout pas finir en barbecue, pas question !
Le petit homme regarda sa choppe déjà vide d'un air étonné.
- Au fait, tu bois un coup ?
- Non, ma profession me l'interdit. Répondit Henker. Mais dis-moi, tu fêtes quoi au juste ?
- Ben aujourd'hui, on est allé chez ce vieux grigou de Partelios. Tu sais, il détient le marché des épices et des potions et il les revend à des prix exorbitants. En plus il les fait fabriquer et tester par des esclaves, tu te rends compte ? Alors pour donner une bonne leçon à cet escroc, on s'est introduit chez lui avec quelques amis et on lui a subtilisé des sacs d'épices rares et une grosse malle pleine d'or. Ni vu ni connu ! On va demain chez les mendiants leur donner de quoi voir venir. Il va râler le Partelios, c'est sûr ! Tu sais depuis que Breloc est au pouvoir, les impôts flambent. Il n'y a plus que les riches qui s'en sortent.(Gruge soupira bruyamment.) Bon, tu le tires ce dé ou quoi ?
Alors qu'Henker s'apprêtait à lancer le dé, la porte de l'auberge s'ouvrit brutalement et la milice de la ville entra. Quatre miliciens s'emparèrent du guerrier pendant que leur chef lisait un parchemin.
- Gruge, vous êtes en état d'arrestation pour vol chez Partelios. Selon le loi en vigueur au royaume d'Ithak, vous êtes condamné à mort. Vous serez exécuté demain à l'aube sur la place du palais !
Gruge fut frappé de stupeur.
- Mais comment ? Je n'ai rien fait moi !
- On a retrouvé un pendentif gravé chez Partelios. Il y avait écrit : « À mon Grugounet adoré de la part de ta poupoune.»
Le petit homme ouvrit sa chemise, se palpa le cou et eut un regard horrifié.
- Crénom, mon pendentif !
Henker atterré vit Gruge, en pleurs embarqué manu militari. Quelle ironie ! Alors qu'il venait pratiquement de se faire un ami, son premier depuis des années, il allait devoir le tuer ! Décidément, le destin qu'il s'était choisi était bien cruel. Il prit le dé, le manipula un long moment, perdu dans de sombres pensées puis, enfin, le lança...
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